L'INVISIBLE #3

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Adieu Philippine

Réalisation : Jacques Rozier
France-Italie • 1962 • 108 minutes • N&B • 1962 ‧ Romance/ Drame

1960, Paris. Michel Lambert est machiniste à la télévision. Pour séduire deux jeunes filles, amies inséparables depuis toujours, il se fait passer pour un opérateur ayant des responsabilités importantes au sein de la chaîne. Très vite éprises du garçon, Liliane et Juliette lui proposent une rencontre avec le réalisateur Pachala, qui leur a fait tourner une publicité pour une cire. En fait, Pachala utilise les adolescents pour la réalisation d’un autre spot publicitaire (pour un réfrigérateur) et disparaît sans payer personne. Licencié par la Radio Télévision Française, Michel, dont l’appel pour le service militaire et le départ pour l’Algérie sont imminents, veut profiter de ses dernières semaines de liberté. Il prend la voiture achetée avec quelques copains, et part au « Club Méditerranée » en Corse ; il y est rejoint par surprise par Juliette et Liliane, plus attachées à lui qu’il ne veut le croire. Il s’amuse avec l’une et l’autre sans se soucier des sentiments amoureux naissants et de la jalousie qui s’installe entre les deux filles. L’été passe ; la convocation pour l’Algérie parvient à Michel. Ils les quittent sans pouvoir leur dire quoi que ce soit sur un possible avenir avec l’une ou l’autre. Il continuera avec celle des deux qui saura l’attendre. Les deux inséparables l’accompagnent au bateau, et, tant qu’elles peuvent l’apercevoir, lui disent adieu de la main.

« Sur fond de marivaudage amoureux et de guerre d’Algérie, l’histoire de ce jeune technicien licencié de la télé qui veut se lancer dans le cinéma colle à son époque comme peut-être aucun autre film de ces années-là. Adieu Philippine semble, à cet égard, l’archétype du film Nouvelle vague : budget réduit, large improvisation, tournage en extérieur, son direct, exaltation de la jeunesse, révélation de nouveaux acteurs, sensualité des corps, désinvolture et insolence de la gestuelle et du langage, enregistrement des mutations sociales, culturelles et médiatiques de l’époque. Tout y est. En même temps – tout Rozier étant vraisemblablement dans cet écart –, rien n’y est. Le son direct ? Refait intégralement en studio. La guerre d’Algérie ? Terminée à l’heure où le film sort. La Nouvelle Vague ? Sinon achevée, elle aussi, du moins en plein reflux aussi bien comme mouvement collectif que du point de vue de sa fréquentation. Sorti trop tard pour coïncider exactement avec les bouleversements politiques et artistiques de l’époque, Adieu Philippine place Rozier sous le signe du faux raccord et de l’effet retard. »
De la grâce…
« Plutôt que de « justesse de ton » – qui est un cliché –, il faudrait parler de vraisemblance, plus étudiée et écrite qu’il n’y paraît. Comme l’écrivait Truffaut d’Adieu Philippine : « Ce n’est pas parce que ce sont des personnages « du peuple » et des sentiments élémentaires que nous sommes touchés mais parce que tout cela est filmé avec intelligence, avec amour, avec énormément de scrupules et de délicatesse. » »
A la sortie du film et lors de ses différentes (re)découvertes, les critiques ont souvent souligné l’impression de fraîcheur, de spontanéité, de naturel que dégage ce film. Un sentiment de pureté (dans les actions, mouvements, gestes, regards, paroles des personnages) s’impose et génère quelques moments de grâce où se font sentir la fragilité et la vérité de quelques instants arrachés au réel et qui offrent une dimension sensible au récit. Le temps du tournage est souvent, comme chez Maurice Pialat et Jean Eustache, celui du film. Et c’est bien l’impression d’un récit en work in progress qui s’installe, comme si l’aventure du film qu’est en train de tourner Jacques Rozier coïncidait avec celle des trois jeunes, de Paris à Calvi. Chaque film est pour Jacques Rozier une aventure… dans tous les sens du terme… Adieu Philippine tout autant que les films qui suivront (pour certains d’entre eux davantage travaillés par le vagabondage, la durée, l’abandon du récit au tournage).

BIOGRAPHIE
Jacques Rozier, né le 10 novembre 1926 à Paris et mort le 31 mai 2023 à Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes), est un réalisateur français.
Après des études de cinéma à l'IDHEC, il travaille comme assistant à la télévision et réalise dès le milieu des années 1950 des courts métrages considérés comme précurseurs de la Nouvelle Vague, Rentrée des classes (1956) et Blue Jeans (1958).
Son premier long métrage, Adieu Philippine (1962), est considéré comme emblématique de l'esthétique de la Nouvelle Vague. Malgré ce succès d'estime, Jacques Rozier doit attendre 1969 pour tourner un nouveau long métrage, Du côté d'Orouët (1973), qui révèle au cinéma le talent comique de l'acteur Bernard Ménez. Adepte des tournages improvisés, il réalise ensuite Les Naufragés de l'île de la Tortue (1976), une comédie avec Pierre Richard, puis dix ans plus tard il retrouve Bernard Ménez associé à l'acteur Luis Rego pour une nouvelle comédie intitulée Maine Océan (1986).
Ses films, peu distribués, n'ont pas rencontré un grand succès public mais ont tous obtenu un succès critique. Il a reçu le prix Jean-Vigo pour Maine Océan (1986), le prix René-Clair (1997) et le Carrosse d'or (2002) pour l'ensemble de sa carrière.